Bac philo… Mais cueille tes asperges sauvages d’abord

En Provence comme dans d’autres zones du pourtour méditerranéen, la cueillette des asperges sauvages* est l’une des joies de l’arrivée du printemps. En mars et avril, une alternance de pluie et de soleil encourage les fines tiges vertes, parfois violacées, à sortir des terres arides des garrigues et des pinèdes. On les récolte à la main en repérant leur point de cassure naturel, repensant inopinément aux cours de philo** subis à la fin du siècle dernier au lycée.

Nietzsche : ça s’en va et ça revient.
Si elle n’est pas cueillie, l’asperge sauvage se transforme en un petit buisson, l’asparagus, dont les racines souterraines sortiront de terre sous forme de turions (jeunes pousses) au printemps suivant, et ainsi de suite : la loi de l’éternel retour dans sa transposition botanique.

Asparagus qu’on appelle aussi l’asperge des fleuristes – © 180°C – Photographie Mayalen Zubillaga

Rousseau : la nature, c’est beau.
Arpentant la garrigue un panier au bras, le nez rempli des effluves de thym et de romarin dans la tiédeur ensoleillée d’un après-midi printanier, on se dit que finalement, les élans naturels de Rousseau n’étaient pas si barbants. Certes, on n’est pas tout à fait sûr d’avoir compris Rousseau, ni même de l’avoir lu (on préférait Voltaire, pourtant peu enclin à la cueillette sauvage puisqu’il conseillait de cultiver son jardin) (finalement, on n’avait peut-être pas non plus compris Voltaire)

Schopenhauer : la vie, c’est nul.
Hélas, la chasse à l’asperge sauvage renvoie aussi au tragique de la condition humaine, car la garrigue pique : gare au chêne kermès, au genévrier cade et aux asparagus qui griffent mains et avant-bras. Jeans et chaussures fermées sont de rigueur, alors qu’avec les premiers soleils, on avait enfin ressorti des placards pantacourt, tongs et bob Ricard. Rien ne sert à rien, et puis de toute façon, à la fin, on meurt.

Sartre : l’enfer, c’est les retraités.
Le moment idéal de la cueillette, c’est juste après que les asperges sauvages ont poussé, mais avant que d’autres promeneurs ne les aient toutes raflées. L’ennemi juré de l’amateur salarié est donc le retraité, qui jouit d’un temps indécent pour devancer les hordes de chasseurs-cueilleurs du dimanche. Une seule solution : faire le travail buissonnier (littéralement : le jeu consiste à repérer les buissons d’asparagus abritant ou jouxtant les turions).

Épicure : peu, c’est bien aussi.
Heureusement, même en cas de pillage déloyal de la part des retraités, l’intensité herbacée et légèrement amère de l’asperge sauvage sait s’accommoder de petites quantités. Une poignée de tiges suffit ainsi à parfumer une omelette honnête (condition nécessaire mais non suffisante au bonheur, puisqu’Ugolin, qui mangeait des omelettes aux asperges sauvages avec son Papet dans Manon des sources, s’est quand même suicidé : bravo Schopenhauer)

La pinède et ses terres arides, le cadre idéal pour la cueillette des asperges sauvages – © 180°C – Photographie Mayalen Zubillaga

Marx : amateurs d’asperges, unissez-vous.
Les collines publiques étant nombreuses en Provence, nul besoin d’être propriétaire de plusieurs hectares de pinède pour partir en cueillette. Le prolétaire se délecte d’asperges sauvages autant que le bourgeois, rendant grâce à Marx et même à Pline l’Ancien qui, dans son Histoire naturelle, regrettait déjà la fracture alimentaire : « La nature avait voulu que les asperges fussent sauvages, afin que chacun les cueillit partout : mais voilà des asperges cultivées (…). O prodige de la gastronomie ! (…) … grâce à l’argent, il est des distinctions même dans les éléments de la nature. » (via remacle.org)

Freud : ceci est un pénis.
Les turions turgescents se dressant sur la terre mettent mon Surmoi en émoi. D’ailleurs, ce n’est certainement pas un hasard si les asperges sauvages poussent dans les pinèdes (N.D.L.R. : mot qui vient de « pin »).

Alain : comme l’asperge sauvage a goût d’asperge sauvage, ainsi la vie a goût de bonheur. Pour préparer une omelette de la garrigue, rincer une botte d’asperges sauvages fraîchement cueillies. Les couper en tronçons d’environ 3 cm. Les faire doucement revenir dans un filet d’huile avec 1 belle gousse d’ail hachée et quelques morceaux de lard ou de jambon cru. Battre 6 œufs avec du sel et une cuillerée de crème. Les verser sur les asperges. Cuire l’omelette en soulevant régulièrement les bords avec une spatule souple. Quand elle est cuite à point, encore baveuse au-dessus, la poivrer et la plier en deux.

Omelette aux asperges sauvages – ©180°C – Photographie Mayalen Zubillaga

 

* Asparagus acutifolius, à ne pas confondre avec l’ornithogale ou asperge des bois.
** Avec une pensée pour Marc Rosmini, vrai prof de philo et auteur de Pourquoi philosopher en cuisinant ? (éd. Aléas, 2003).
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