Frénésie conceptuelle

Illustration : Marine Rivoal
Nous avons le plaisir de vous annoncer en exclusivité l’ouverture du premier bar à tiramisù We Are Tiramisù (…) l’histoire de deux amis d’enfance qui partagent la même passion de la gastronomie, les mêmes affinités pour le sucré et qui imaginent, ensemble...

« Nous avons le plaisir de vous annoncer en exclusivité l’ouverture du  premier bar à tiramisù We Are Tiramisù (…) l’histoire de deux amis d’enfance qui partagent la même passion de la gastronomie, les mêmes affinités pour le sucré et qui imaginent, ensemble, une adresse conceptuelle autour d’un produit unique, un produit phare :  le tiramisù. »

Nous avons le plaisir de vous dire, cher service de presse, que la mode du monomachin, ça commence sérieux à nous courir sur le haricot, et pas seulement celui du mouton. Après We Are Tiramisù, Crazy Pop Corn, L’Éclair de génie, Popelini et ses choux, She’s Cake ou Aux Merveilleux de Fred, qu’est-ce que les gentils passionnés de gastronomie vont nous inventer ? Une boutique entièrement consacrée à la mozzarella ? On nous dit dans l’oreillette que ça existe déjà. Bon, dans ce cas, misons sur un magasin qui ne vendrait que des pistaches, des noix de cajou et des cacahuètes. Un télex nous annonce que ce concept a déjà ouvert ses portes. Plus improbable, une adresse où l’on ne pourrait acheter que de la poutargue. Déjà fait ! Des confitures ? Itou. Des quenelles ? Idem. Des M&M’s® ? Aussi ! Et le haricot de Soissons ou la lentille blonde de Saint-Flour, ils ont une boutique dédiée ? Non ! Alors on le tient, notre concept. En sachet, en bocal, en velouté, en tartinable… Ça va buzzer cette histoire, grâce à nombre de confrères trop miummy, qui vont s’extasier et le relayer à outrance dans leurs pages « #foodaddict » ou « #foodporn », appelez-les comme vous voulez.

Au final, ce n’est pas la mode du monomaniaque qui nous agace même si, évidemment, on s’en lasse très vite, mais cette frénésie médiatique qui accompagne chaque ouverture. On ne cherche pas à savoir si c’est bon, si c’est fabriqué dans les règles de l’art, s’il y a vraiment de la passion derrière tout ça ou juste une envie de gagner un peu d’argent en un minimum de temps. Ce que l’on veut à tout prix, c’est être à la page, parce que la cuisine est à la mode et qu’il faut bien montrer à nos lecteurs que l’on fait du travail d’investigation. Mais oui, je suis allé voir cette boutique. Et oui, je suis reparti avec mon poids en cacahuètes. Et re oui, j’ai relayé immédiatement sur les réseaux sociaux cette grande nouvelle qui va bouleverser le petit monde de la gastronomie. Un peu de décence, un peu de discernement et posons-nous les bonnes questions. Combien vont tomber au champ d’honneur du mauvais goût ? Comment vont-ils renouveler leur offre quand la mode sera passée ? Mais surtout, est-ce vraiment bon ? Souvenez-vous des cupcakes. Certes, ils sont toujours là, avec leurs couleurs cucul la praline et leurs colorants alimentaires, mais on sent déjà que la parisienne foodie est passée à autre chose, abandonnant ce qu’elle a adooooré au profit d’une nouvelle tendance qui va bouleverser ses papilles. Et même si ce nouveau concept n’a rien d’artisanal, elle va quand même s’en délecter, surtout si c’est outrageusement sucré. Ressaisissez-vous, le goût n’est pas une mode monomaniaque.

Cet article est issu de la revue 180°C, numéro 4, page 161.
Plus d’articles de Philippe Toinard

Des dangers du name-dropping

Le serveur de ce bistrot urbain s’avance les bras chargés d’un trésor...
Lire l’article