Alex Fagat, marin d’eau douce

Pêcheur professionnel sur la Loire, un métier pratiqué par un peu moins de cinquante personnes. Parmi elles, Alex Fagat, 40 ans et des milliers d’allers-retours sur le fleuve le soir pour poser les filets, le matin pour les relever, du 1er mai au dernier week-end de janvier. Dans ses filets, des dizaines d’espèces comestibles mais qui toutes, n’ont pas le même succès auprès du public.

Avant le lever du soleil
6h00 du matin, port de La Possonière au bord de la Loire dans le département du Maine-et-Loire, non loin d’Angers. Heure à laquelle, Alex Fagat s’apprête à relever les filets posés la veille entre 20h00 et 21h00 à différents endroits du fleuve, avec son père, Alain. Ce dernier n’est pas pêcheur professionnel, seul son fils possède les diplômes requis et les licences, mais depuis qu’il est retraité de chez Bull, il se lève dès potron-minet pour aider son fils tout juste quarantenaire et déjà douze années de pêche au compteur. Embarquement en compagnie d’Alain sur une barque en aluminium de neuf mètres de long. Direction Rochefort-sur-Loire, la commune qui fait face à La Possonnière. C’est ici qu’habite Alex. La traversée de la Loire ne dure qu’une poignée de minutes, le temps d’admirer un vol silencieux de cygnes, les arbres se refléter dans l’eau et le soleil sortir de sa cachette. Il n’y a pas âme qui vive, ni sur les bords du fleuve, ni sur l’eau et la barque file sans à-coup. Au centre de cette dernière, cinq grands seaux bleus vides. Dans quelques heures, ils seront remplis des filets relevés par les deux hommes.

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© 180°C Photographie – Eric Fénot

Agriculteur en eau douce
Sur lac, sur étang ou sur rivière, les pêcheurs professionnels sont considérés comme des agriculteurs. Même si Alex préfère le mot fermier. Et à ce titre, comme sur terre, ils sont locataires de parcelles, appelés lots, et ne peuvent en aucun cas poser leurs filets ailleurs que sur un périmètre bien défini. Le premier s’étend du pont ferroviaire de l’Alleud, rosi par le soleil au lever de ce dernier, au pont des Lombardières sur la commune de Savennières, réputée pour ses grands vins blancs d’Anjou. Le deuxième, La Guillemette, est un bras angevin de la Loire qui court sur plusieurs centaines de mètres entre Savennières et Béhuard. Le troisième, part du port de La Possonnière et le mène jusqu’à l’embouchure de la Maine qui se jette dans la Loire, au niveau du village La Pointe. Un terrain de jeu immense mais infime au regard de la taille de la Loire : « sur le seul département du Maine-et-Loire, nous ne sommes que huit pêcheurs professionnels et sur la globalité de la Loire, de sa source au Mont Gerbier jusqu’à Nantes, seulement 45. » S’il n’est professionnel que depuis 2006, Alex a toujours voulu travailler près du fleuve. Titulaire d’un BTS (Brevet de Technicien Supérieur) en Gestion et Protection de la Nature, qu’il décroche à Nogent-sur-Vernisson dans le Loiret, il aurait pu devenir garde moniteur dans un parc national. Mais il ne se voyait pas porter un pistolet à la ceinture.

Ce qu’il préférait, c’était sensibiliser le public à la nature et à l’environnement.

Son environnement, son fleuve, sa Loire. Il devient alors animateur nature et pêcheur amateur puis, plus tard, professionnel après un stage chez Yannick Perraud installé à Varades en Loire-Atlantique : « j’ai tout appris en trois mois, de la pêche à la découpe. »

Relever les filets
À l’arrière de la barque, Alain manœuvre sur le premier lot. Alex est à l’avant et relève le filet sous le regard d’un héron cendré et d’une aigrette qui patientent en espérant que le pêcheur leur jette un poisson mort. Ce ne sera pas le cas. Pour le moment, Alex ne remonte qu’un bout de bois. Mais attention, pas n’importe lequel, une grosse bûche sculptée par un castor. Une œuvre d’art ! Le premier poisson apparaît. Le père et le fils s’interrogent, ils ne savent pas ce que c’est. Sans doute un croisement entre deux espèces. Un poisson connu apparaît, un aspe. Originaire du Danube, il aurait colonisé une partie du Rhin, de la Meuse et de la Moselle avant de se retrouver dans la Saône et depuis une vingtaine d’années dans la Loire : « il vit ici parce qu’il a été introduit pour des compétitions de pêche sportive. Depuis, il s’est acclimaté. Parfait pour les rillettes mais rien de plus. » Puis, c’est un gardon qu’Alain met de côté, ça peut servir d’appât pour la pêche au silure et une brème, une deuxième, une troisième, une quatrième. Aujourd’hui, Alex les remet à l’eau : « ça se mangeait bien il y a vingt ans mais aujourd’hui, la nouvelle génération n’en veut pas, elle n’aime pas le goût typé des bords de Loire. Pourtant, farcie avec de la chair à saucisse et cuite au four avec du beurre et du vin blanc, c’est délicieux. »
Après les brèmes, premier silure de la matinée. Pas bien gros au regard de celui qu’Alex a pêché un jour, 2m 47 de longueur. Un monstre ! Le filet relevé, cap sur une autre partie du lot. Dans les mailles, un barbillon appelé aussi barbeau mais surtout surnommé, le brochet du pauvre qui se développe en raison de la présence invasive de la corbicule, un coquillage du bout du monde qui s’est accroché aux coques des bateaux en provenance de l’océan indien. Le barbillon s’en nourrit et débarrasse la Loire de cet encombrant mollusque mais il a fort à faire. Dans les mailles de 50 mm, 55, 65 ou 135 (pour le silure), s’agglutinent un grand nombre d’espèces différentes. Une tanche, un sandre, des brèmes, toujours des brèmes et soudain, une carpe d’au-moins 5 ou 6 kilos puis une deuxième aussi imposante et enfin, une troisième encore plus grosse que les deux premières. Faute de pouvoir les vendre, Alex va les relâcher : « il y a des communautés qui seraient preneuses sur Angers mais leur marché, c’est le dimanche. Je ne peux pas les garder d’ici là. Si je les avais pêchées un vendredi, je les aurai sans doute écoulées. »
Pour compléter le tableau, une poignée de mulets. Alex avoue que la veille, quand ils sont venus poser les filets, ils en ont pêché 51. Ils sautaient comme des dauphins : « j’avais à peine installé les filets qu’ils étaient tous dedans alors j’ai tout relevé. Ceux-là sont des retardataires. » On les croyait essentiellement présents en mer, ils : « je vais lever les filets, les mettre sous vide et les fumer en automne pour les fêtes de fin d’année. »

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© 180°C Photographie – Eric Fénot

Retour au port
Entre les carpes et les brèmes remises à l’eau, la pêche du jour n’est pas miraculeuse, mais il faut prendre en compte les 51 mulets de la veille, ça compense. Il y a quelques années, Alex vivait surtout de la pêche à la lamproie ou à l’anguille d’avalaison attrapée à la nasse mais en grand défenseur de la nature et conscient que l’espèce était en danger, il a préféré ralentir le rythme : « et puis, sur cette pêche, je n’étais pas mon propre patron. Moi, j’aime l’indépendance de mon métier. Etre aux ordres, ne me plaît guère. » Il jette un œil à son bac, un aspe, un sandre, trois mulets, un silure, un gardon : « j’aurais aimé ne pas remettre les autres à l’eau mais il y a un problème entre l’offre et la demande. Les consommateurs et donc les restaurateurs veulent du brochet, du sandre alors qu’il y en a de moins en moins sur nos lots, de l’anguille et parfois un peu de friture (des petits poissons) de toutes espèces.

Moi, j’aimerais que les chefs travaillent la brème ou le gardon mais leur réponse est toujours la même, il y a trop d’arêtes et on perd trop de temps.

S’il peut compter sur quelques guinguettes des bords de Loire pour lui acheter ses poissons ou sur le chef étoilé Michelin, Gérard Bossé à Angers, il a surtout compris en 2015 qu’il fallait qu’il transforme sa pêche. Il a alors entrepris de fumer les filets de silure ou de mulet pendant 2 heures après salaison. Pour l’anguille, c’est un peu plus long, 7 heures dans le fumoir, deux pour la cuisson, cinq pour la fumaison. En parallèle, il a conçu trois recettes de rillettes. Faute de pouvoir investir dans un laboratoire aux normes, il s’est rapproché d’un confrère à Chinon qui lui met le sien à disposition. Il lui faut 80 kilos de poisson pour remplir 500 pots de rillettes de 95 grammes chacun. La première recette, poissons de Loire (dont de la brème) avec estragon et citron. La deuxième, échalote confite et vin d’Anjou. La troisième, colombo au citron. Et tous les ingrédients sont bios sauf le poisson qui ne peut pas être estampillé AB.

Batelier pour compenser
Pêcheur professionnel, Alex est aussi pilote animateur fluvial. À ce titre, il organise des sorties sur le fleuve sur son bateau qu’il a lui même construit, un chaland cabané inspiré de deux bateaux de la Loire : la toue sablière, un bateau qui servait à extraire le sable du fleuve et le chaland ou la toue cabané. Pendant 1h30 au minimum ou plusieurs jours, la cabane abrite quelques couchettes, il descend avec ou sans voile, sans quand le vent vient de l’Est, et remonte la Loire en contant l’histoire du fleuve et en faisant admirer la faune et la flore. Parfois, des vignerons des vignobles voisins embarquent pour des soirées thématiques. Avec ou sans eux, Alex en profite pour parler de son métier de pêcheur professionnel et finit toujours pas écouler quelques pots de rillettes maison.

Un reportage de Philippe Toinard (texte) et Eric Fénot (photographies) pour le magazine Fou de Cuisine

Alex Fagat, marin d'eau douce 1 

Alex Fagat – Terre et Loire
 2124, route de la Vallée
49190 Rochefort-sur-Loire
Tél. : 06 30 05 55 40.

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