Lettre à Nicolas Joly, propriétaire de la Coulée de Serrant dans la Loire

Cher Monsieur Nicolas Joly,

C’est l’excellent Didier Bordas, sommelier des Caves Taillevent à Paris, qui m’a fait connaître La Coulée de Serrant en 1995. En tant que stagiaire à tout faire, j’aidais alors l’entreprise à mener sa campagne de cadeaux de fin d’année mais aussi à organiser des dégustations de vins pour les clients.

Le samedi, j’arrivais le plus tôt possible à la boutique de la rue Saint Honoré pour ne rien rater des journées incroyables qui m’attendaient. Un jour, nous recevions le responsable des salles à manger de direction du Groupe Total pour ses approvisionnements, le lendemain, les cadres sup. de Sodexo, une autre fois se tenait une dégustation verticale du Château Léoville Las Cases… Je me revois terminer les bouteilles des millésimes 82 et 86 avant de rentrer, un peu grisé, dans la chambre de bonne que je sous-louais près des Invalides. Je doute que beaucoup d’étudiants aient eu la chance de grumer autant de grands vins. Chaque flacon de ces nectars coûtaient plusieurs fois le prix de mon loyer !

Chez Viel et Compagnie, société de trading financier et premier client des Caves Taillevent de l’époque, nous vidâmes goulûment des Cheval Blanc 85, des Lynch Bages 90 et d’autres crus prestigieux que la banque d’affaires offrirait par caisses de 12 à ses bons clients. Monsieur Joly, en 1995, on savait vivre et choyer le chaland.

Jeune aspirant insouciant, le principe que je m’étais fixé pour règle de vie demeurait des plus simples. Je m’habillais comme un garçon sérieux et sortais toujours de chez moi les cheveux propres. Mais quand je servais un verre, j’en buvais deux. Je n’évoque pas les petits fours du Taillevent, fameux 3 étoiles Michelin qui comptait alors parmi les tous meilleurs restaurants parisiens. Lors des dégustations, je les ingurgitais discrètement aussi vite que les plateaux sortaient des arrière-cuisines.

Là-bas, j’ai retenu les goûts des bonnes choses. Je profitais aussi des leçons du maître en restant le plus possible à ses côtés. Servir et me taire, écouter et apprendre. Didier Bordas, meilleur jeune sommelier de France 1983, acheteur en Chef des Caves Taillevent, savait de quoi il parlait. Il était respecté et il appréciait avant tout les vins authentiques, ceux qui reflétaient leur terroir pour de vrai, sans artifice ni truchement.

Un Madiran se devait d’être rustique et rugueux parce que c’était les caractéristiques du tannat et du climat local. Pichard, pour son élevage en vieux foudres, remportait son suffrage. Pas très loin, à Percharmant, c’est Champarel qui décrochait la timbale. On s’en tâchait les dents de joie rouge. Les vins vrais du Sud-Ouest s’avéraient remarquables d’éclat, de fruit noir, de tanins et de puissance.

Dans chaque vignoble, Didier Bordas dénichait au moins une pépite, il fouinait pour trouver le grand-père, le jeunot ou le docteur reconverti qui extrayait au mieux le goût de sa terre. Mais d’un homme il ne cessait de parler avec emphase, le qualifiant de « visionnaire » et enrobant sa pratique de la biodynamie d’une nuée de mystères. Cet homme c’était vous, Monsieur Nicolas Joly, à la tête de votre Coulée de Serrant.

Avec fidélité et passion, il vantait vos vins et votre philosophie devenue combat. Aujourd’hui, je comprends !

Vos vins lui plaisaient car ils reflétaient simplement votre terroir.

Vous vous battez pour restaurer aux appellations le sens qu’elles avaient en 1935, à leur création, alors qu’aucun pesticide, engrais, fongicide ou insecticide chimique n’existait. Le but était qu’un cépage précis, dans un lieu délimité, révèle un goût particulier, identifiable et originel.

Dans cette logique, si la culture bio nous vient du passé et coule de source, vous démontrez que la biodynamie va un cran plus loin. Elle contribue à stimuler la vie des sols, agit sur la photosynthèse de la plante, elle aide la nature à faire son œuvre.

Puissance, concentration, il y a du soleil, du miel et une matière exceptionnelle dans vos Savennières.

J’ai croisé depuis nombre de spécialistes et beaux parleurs critiquant l’inégalité de vos productions, les difficultés de conservation de certains de vos vins peu souffrés… que sais-je encore.

Il est en tout cas une chose dont je peux témoigner, c’est que je débouche régulièrement, comme hier soir, une bouteille de vos « Coulée de Serrant ». J’en savoure aussi parfois un verre ou deux à l’occasion de soirées thématiques. Jamais je n’ai perçu un défaut. Bien au contraire, jamais je n’ai fait rouler vos blancs sous le palais sans qu’une étincelle s’allume et qu’une voix intérieure ne clame, comme une évidence : « mais p… que c’est bon ! ».

La nature, écoutée et respectée, donne certainement le meilleur d’elle-même.

Alors Merci Monsieur Nicolas Joly, parce qu’une Coulée de Serrant 2006, p… que c’est bon !

Lettre à Nicolas Joly, propriétaire de la Coulée de Serrant dans la Loire

Vignobles de La Coulée de Serrant –  Famille Joly
Château de la Roche aux Moines
49170 Savennières – France
coulee-de-serrant.com
More from Emmanuel Laveran

Jean Sulpice : l’homme, le lac et le sous-bois

Il est 4h30. Le réveil sonne tôt ce matin car j’ai envie...
Read More

Laisser un commentaire